S’ancrer, s’équilibrer et lâcher prise
Dans cette publication, quelques informations en partage sur l’équilibration, en lien avec le cycle d’ateliers que j’animerai sur cette thématique à Glos (14), les 12,19 et 26 novembre prochain, dans le cadre de l’association Le Souffle et La Trace.
Le point de vue du poète
« Le petit prince traversa le désert et ne rencontra qu’une fleur. Une fleur à trois pétales, une fleur de rien du tout…
Bonjour, dit le petit prince.
Bonjour, dit la fleur.
Où sont les hommes? demanda poliment le petit prince.
La fleur, un jour, avait vu passer une caravane:
Les hommes? Il en existe, je crois, six ou sept, je les ai aperçus, il y a des années. Mais on ne sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent de racines, ça les gène beaucoup. »
Extrait de « Le Petit Prince » de St-Exupéry
Je trouve que cet extrait du fameux texte de Saint-Exupéry est une manière joliment poétique d’entrer dans le sujet. C’est toute la complexité de notre relation dynamique au monde : notre équilibre est dans la gestion d’un perpétuel déséquilibre qui nous meut, qui nous propulse, qui est la vie même en nous.
Comment ça fonctionne ?
Il nous a fallu…
… des millions d’années de maturation des espèces pour accéder à la station verticale,
… 9 mois de gestation intra utérine et environ une année ensuite pour refaire tout ce chemin,
… et il faut quelques années de plus encore au danseur pour en jouer avec virtuosité !
Se tenir debout et aller sur ses deux pieds est un phénomène complexe qui repose physiologiquement sur un triptyque magique : la vue, le vestibule de l’oreille interne et un ensemble de récepteurs proprioceptifs (situés dans les articulations, en particulier du pied). Ces organes et récepteurs travaillent de concert pour informer le corps de sa situation dans l’espace et lui permettre de s’ajuster en permanence. Le premier enjeu de l’équilibration, c’est le bon fonctionnement de notre système sensoriel.
Si ce phénomène complexe d’équilibration se fait d’ordinaire à notre insu, nous pouvons le rencontrer et le stimuler plus consciemment.
À toi de jouer !
Je te propose une expérience : debout sur tes deux pieds, ferme les yeux un instant. Que ressens-tu ? Perçois-tu cette légère oscillation du corps ?
En fermant les yeux, tu stimules le travail conjoint de l’oreille interne et du système proprioceptif.
Si cela se passe bien pour toi, tu peux tenter le défi de lever un pied. Vas-y progressivement! Combien de temps peux-tu tenir ainsi, en équilibre sur une seule jambe les yeux fermés ?
N’hésite pas à laisser un commentaire pour partager ton expérience!
Au sens propre comme au figuré
« La position verticale de l’homme symbolise son acceptation de s’éloigner de la terre, de ne plus s’y agripper, de n’avoir plus que la plante de pied pour seul contact avec le sol. L’homme n’est plus ce mollusque solidement fixé sur son rocher et bien protégé par sa coquille, mais il garde en mémoire ce rapport à la terre. Pour gagner la liberté de ses mouvements, il a intériorisé sa coquille par une charpente osseuse et s’est détaché du sol en apprenant à s’en servir, à l’épouser, à l’écouter, à se laisser porter par lui tout en se portant vers lui et en établissant avec lui une véritable relation. De la sécurité offerte par cette relation dépend la qualité de l’éloignement. Le sol est ainsi offert à tous, mais chacun en a une perception différente selon la relation qu’il établit avec lui. »
Odile Rouquet « La tête aux pieds, les pieds à la tête »
Je trouve que ces quelques phrases d’Odile Rouquet nous exposent avec clarté la complexité et la beauté de notre devenir humain, en tant qu’espèce et en tant qu’individu. Intérioriser ses supports, ses appuis, pour pouvoir se mettre en mouvement. Cela peut paraître contre-intuitif de prime abord mais trouver de la sécurité dans ses appuis, au sens propre comme au figuré, c’est accepter le risque d’un lâcher prise. S’équilibrer, c’est accepter le mouvement.
À toi de jouer!
Je te propose une nouvelle expérience, celle de te lever d’une chaise en faisant jouer successivement ce que nous appelons en danse des « intentions » différentes : en amenant le poids de tout ton corps au-dessus de tes pieds pour te repousser du sol; avec l’intention d’aller ouvrir à un visiteur qui vient de sonner à la porte; guidé.e par ton odorat qui a perçu un parfum agréable non identifié dans le périmètre; comme si ta tête était un petit ballon d’hélium en train de s’envoler… Chaque fois, prends le temps de stabiliser ensuite ta position debout et d’observer ce que tu ressens.
Tu peux jouer avec ces différentes intentions sur fond de musique. Ne sens-tu pas que tu es déjà dans la danse?
D’autres idées ? N’hésite pas à les partager!
Que peut la danse ?
Tu l’as déjà compris, l’équilibre est un enjeu crucial de santé. Nous en faisons tous l’expérience lorsqu’une blessure ou une maladie vient perturber le dispositif complexe qui régit notre posture verticale et notre motricité. C‘est une problématique de plus en plus fondamentale en vieillissant, à cause de la baisse progressive des fonctions perceptives, de la plasticité articulaire, de la tonicité musculaire, c’est-à-dire de l’efficacité de la réponse motrice au déséquilibre. La prévention des chutes est devenue un enjeu de santé publique chez les personnes âgées.
La danse a beaucoup à apporter pour répondre à ces problématiques, pour les prévenir. Par ce qu’elle puise à tout ce qui fait la complexité de ce qui bouge en nous et nous fait bouger, parce qu’elle joue à l’infini avec le sol, l’espace, les rythmes, la sensorialité, avec tous ces imaginaires qui nourrissent sans fin la perception, c’est-à-dire notre manière d’être au monde et à nous-même. Ce n’est pas qu’une question de mouvement mais aussi de présence. Or, nous l’avons vu avec Odile Rouquet, l’équilibration met en jeu toutes ces dimensions. C’est une affaire de relation, j’ajouterais de désir.
La danse est un atout sur des problématiques de santé quand se rejoignent, dans l’approche qui en est proposée, l’attention fonctionnelle et la qualité sensible. Par ces qualités mêmes, poétiques, ludiques… elle permet de retrouver une forme d’harmonie, de se sentir de nouveau relié.e. C’est l’approche que je propose, accessible de ce fait à toutes et tous, sans aucun pré-requis. Je ne montre pas des mouvements à reproduire mais j’invite à faire une expérience que chacun.e peut investir à sa mesure et en fonction de l’état du moment.
Envie d’aller plus loin ? Retrouvez-moi en atelier!!
N’hésitez pas à me faire des retours d’expérience ou à partager vos réactions à cet article !
